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N° 18

Volker Braun

Prix Argana 2015

 

 

 

La 10ème édition du prix international Argana 2015 est revenue au poète allemand Volker Braun, annonce Bayt Achiir (Maison de la Poésie du Maroc).
"Volker Braun est resté fidèle pendant un demi-siècle à l'essence de la poésie, avec des vers en phase avec leur temps, rayonnants d'espoir, toujours en quête d'équilibre dans un monde agité", souligne le jury du Prix.
Les poèmes de Volker Braun "s'émancipent de toute forme traditionnelle sans renier l'esprit du patrimoine poétique et sans se perdre aveuglément dans une modernité tronquée.
Le poète médite les conditions de l'homme, de la société et du monde à travers une vision poétique et philosophique pénétrante, sans cesse renouvelée, d’où l’apport conséquent de Volker Braun quant à l’enrichissement de la poésie allemande, européenne et humaine, grâce à une expérience profonde alternant vivacité de l'esprit critique et raffinement de la sensibilité poétique ".
Présidé par le poète Rachid Al Moumni, le jury de cette 10ème édition est composé des poètes Hassan Nejmi, Najib Khoudari, Mohamed Boudouik et Mohamed Ahrouba et des critiques Abderrahmane Tenkoul et Khaled Belkassem.


Né en 1939 à Dresde, Volker Braun vécut orphelin aux côtés de ses quatre sœurs et de sa mère dans une ville détruite par les Forces Alliées. Après des études de philosophie à l'Université Karl Marx à Leipzig, entre 1960 et 1964, il s'établit à Berlin Est en 1965 où il publia son premier recueil "Provocations pour moi et d'autres", avant de travailler au théâtre "Berlin Ensemble", un des plus célèbres de la ville, à l'invitation d'Hélène Weigel, l'épouse de Bertolt Brecht.
Ses œuvres en vers ou en prose, parues avant l'unification des deux Allemagnes, reflètent une profonde conscience culturelle et politique et suscitent, en même temps, la méfiance des communistes et des décideurs politiques en Allemagne de l'Est.
Volker Braun a reçu de nombreux prix avant l'effondrement du mur de Berlin, dont le prix Heinrich Heine en 1971 et le prix Heinrich Mann en 1980. Ses œuvres, publiées après la réunification de l'Allemagne en 1990, ont été traduites dans plusieurs langues et ont rencontré un large succès auprès des critiques et des lecteurs. Autres distinctions du poète, le Prix de la Mémoire à Schiller en 1992 et le Prix de la Critique allemande, avant d'être consacré par l'Académie allemande des Lettres "Prix Georg-Büchner" en 2000, la plus haute distinction littéraire en Allemagne. 

 

 

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Tiré du sommeil dogmatique

Qu'as tu fait de ta nuit ? – Je me suis exercé
À l'attente. – De quoi ? – Connais-tu aussi
Cette douce souffrance : aimer l'inconnue ? –
L'action inconnue ? – Comment ? –De quoi parles-tu ? –
Mes veines explosaient presque dans ma chair.
Comme je suis las de traverser la Place Saint-Marc.–
Tu rêves, n'est-ce pas, tu rêves avec constance. –
Et dans les rues marche la transparence.

          

 

 

La poésie

Elle danse sur les tombes, avec grâce
Avec sa mémoire sauvage.
AH ! NOUS NE POUVONS RIEN RETENIR. À son appel
Se lèvent les crevés, les oubliés
Avec leurs couteaux, leurs exigences. Amour
Éteint, colère froide, temps gâchés. Qu'est-ce
Que penser : nous sommes mortels
Face au GRAND POUR RIEN. Cette pensée, elle l'ose
Sous terre, là où tout vit.
Comment est-ce possible ? Faire danser l'état des choses.

 

            

Beuverie nocturne, avec Su Dung-Po (1036-1101)

Sur le sol je me repose
De ma
Poitrine l’eau coule
Et d’où 
Ce qui sourd des pierres

L’espoir est vide de sens
Tout comme le désespoir
Personne ne boit ? Demandent les draps :
« Déverse ce qui te reste de vie…»

Si j’ai trop de sueur
Bien peu d’encre en revanche 
Et salive plus que patience
Pour écrire le monde
Jusqu’à ce que je tarisse –


 


Les huîtres
                                   à Alain Lance

Je vis rarement pour de vrai, toi depuis des heures
Tu ouvres dans la cuisine les huîtres parvenues
Jusqu’ici (munies de nombreux papiers) et
La main endolorie dans le gant plastique

Tu chantes. Les Wolf, eux, ne pensent plus 
Qu’à bâfrer, ce qu’ils font comme le reste,
Avec profondeur. Ce sont encore des êtres humains !
Et moi, avec beaucoup de citron, j’anesthésie

D’abord les bestioles nues puis mon palais
Et j’avale sans vaillance, tandis que tu gobes
Avec délice et répulsion deux douzaines
De ces petites cramouilles de la mer. Tiens, dis-je,

Laisser la vie sur la langue fondre
Entre désir et dégoût, oui.
 

 

Volker Braun, traduction inédite d'Alain Lance