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N° 18

Repères

 

 

Tahar Ben Jelloun, l’autre parole

 

Cicatrices du soleilLe discours du chameau, À l’insu du souvenir… autant de lieux à re-visiter encore et toujours, ces lieux-creuset d’une parole poétique essentielle, avant que l’auteur ne choisisse d’investir d’autres espaces d’écriture.

 

 

 

 

Cicatrices du soleil

Extraits

 

Déposées sur le voile du regard
elles fument des pensées de sable
c’est la chute
la parure.

Suspendues au sommeil séculaire
Elles retournent les racines d’une saison.

La terre
de connivence avec le ciel
retient la mer 
délivre l’écume
retourne l’étoile tatouée sur notre front              
« le front c’est le sud ».

 

Un siècle en faux
labouré par l’écriture du ciel
un livre radié de toutes les mémoires :
l’imposture ;
l’œil recueilli dans une cuillère
donne au matin
la mort douce.

 

***

 

(...) 
Toi qui ne sais pas lire 
tiens mes poèmes 
tiens mes livres 
fais-en un feu pour réchauffer tes solitudes 
que chaque mot alimente ta braise 
que chaque souffle dure dans le ciel qui s'ouvre

Toi qui ne sais pas écrire 
que ton corps et ton sang me compte l'histoire du pays 
parle

Serait-ce illusion de l'arc-en-ciel 
que d'être de toi 
de ce corps qu'on mutile

Je lirai les livres à l'envers 
pour mieux lire un champ de fleurs sur ton visage

Je parlerai la langue du bois et de la terre 
pour entrer dans la foule qui se soulève

Je débarquerai dans les blessures de ta mémoire 
et j'habiterai ton corps qui se tait 
Nous dirons ensemble le printemps aux enfants des 
terrains vagues.

 

***

 

Il n’y avait jamais de lune à Marrakech.
A présent en plus de la mer, nous aurons la pleine
Lune une fois par semaine.

 

***

 

pendant que le sang se coagule et nous intente un
procès
           à l’ombre du refus
           à l’ombre des étoiles piégées
tu ouvres nos cicatrices avec une seule dent
           pour nourrir l’attente et peindre l’arc-en-ciel
           de notre substance verte

 

***

 

si l’astre voyeur remonte du puits
vérifie de quelle légende il s’est nourri
et s’il frappe à ta porte
n’ouvre pas ton visage
entre toi et lui
ta main
seule ta main pour arrêter le spectre
et pénétrer le mal
                             l’œil fermé sur la mort.

  
***

 

A l’heure du sommeil
les bipèdes accourent
                                    échappés de leur tombe
par morceaux se présentent

 

***

 

comment parler dans un corps sans le trahir
comment habiter le vent d’un souffle sans vivre l’imposture
faire semblant d’être un cheval
pour égarer le soupçon.

 

 

Les amandiers sont morts de leurs blessures

Extraits


 
Il est sorti de sa chambre, un nuage dans la tête. Il tendit la main
vers le jour qui passait dans le bruit et l’indifférence. « Je suis arabe !
Et il paraît que nous avons du pétrole, beaucoup de pétrole. C’est drôle, je ne le savais pas. »
Il disparut entre l’usine et le rêve.

  
***

C’est la fin de la journée
le poisson est rentré
la barque est repartie
les petits soleils s’éloignent
un grand verre de thé
pour réchauffer les mains et le front
la parole nue
on regarde la mer
et l’on parle de l’avenir
on joue aux cartes
on fume quelque pensée
les chats tirent l’azur
on ne regarde plus la mer
on regarde la télévision

***

Terre pauvre
terre enceinte
un cœur plein de farine
l’amour ailleurs
dans le silence de la tombe
blanche la pierre du souvenir
le vent
retourne à la vague
l’enfant 
aux yeux noirs
très noirs
sourit

 

À l’insu du souvenir

Extraits

 

Un lac
ou un cri
un ciel
mourant dans un visage

 

***

 

Est-ce le temps de la dernière étreinte ?

Sous leurs pas
le pays s’effrite
et la nuit change d’abîme.

 

***

 

la nuit dévisage l’ombre :
le chagrin m’a retiré la peau ;
elle est tiède sous mes pieds.

 

***

 

Dans dix ans j’aurai une barbe
et je serai capitaine
dans cinq ans
j’aurai des chaussures
et un costume de laine
dans cinq ans
je ne dessinerai plus la mer
sur la tôle de notre chambre

 

***

 

De la nuit
point de testament
pour le veilleur
sculpté dans la pierre blanche

 

***

 

Il est un pays
dit par la lueur du temps
à l’insu du souvenir