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N° 18

Repères

 

Mohamed Al-Maghout

 

 

 Pour être un grand poète dans le monde arabe, il faut être sincère ; pour être sincère il faut être un homme libre ;  pour être libre il faut vivre, et pour vivre il faut se taire... Tu me dégoûtes poésie, ô charogne immortelle ! 

 

Auteur syrien aux multiples facettes, journaliste, écrivain, dramaturge et scénariste, Mohamed Al-Maghout (1934-2006) est d’abord poète, le poète par excellence, probablement le plus important et avec ça, le moins prétentieux…

C’est qu’avec ses trois recueils, Tristesse au clair de lune, Une chambre aux mille cloisons et La joie n’est pas mon métier, composés entre 1959 et 1970, il aura réussi " l'insensé ", moderniser la parole poétique arabe. Lui qui venait à peine de découvrir l’écriture poétique (en 1955, alors prisonnier politique pour délit d’opinion et de militantisme).

Les ingrédients de cette alchimie, une verve féroce habitant cette écriture projetée à la face hideuse du monde, verve teintée néanmoins de beaucoup d’humanisme et d’humour. Et puis cette constante chez Al-Maghout, ici seul le réel a droit de cité, décliné direct sans ménagement, sans subterfuge, décliné crû mais décliné somptueux. 

Les ingrédients, c’est aussi une langue simple, proche de la prose,  délestée de tous ses artifices (raideurs de la rhétorique, rime, métrique…).

Et puis les ingrédients, c’est d’abord et avant toute chose un parcours atypique, une expérience humaine authentiquement vécue, expérience payée au prix fort par le poète (emprisonnement, torture, exil, …), et qui est pour beaucoup dans le façonnement de l’œuvre et de son auteur.

 

Dommage que la traduction donne parfois l’impression d’être un peu trop fidèle au texte d’origine.

 

Aziz Zaâmoune

 

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Du seuil au ciel

 

Maintenant
que la pluie triste 
inonde ma face triste 
je rêve d'une échelle de poussière 
de dos courbés 
de paumes appuyées sur des genoux 
qui me hisseraient vers les hauteurs du ciel 
afin que je sache 
où s'en vont nos plaintes et nos prières 
Ah mon aimée
il faut bien 
que toutes les plaintes, les prières
tous les soupirs, les appels au secours
fusant
des millions de bouches et de poitrines
depuis des siècles, des millénaires
soient rassemblés quelque part dans le ciel tels des nuages
Et peut-être
mes paroles se trouvent-elles maintenant
près de celles du Messie
Alors attendons que le ciel pleure
Ô mon aimée

 

 

LA COLLINE

 

Ô destin, ne me gifle pas

des mètres de gifles couvrent déjà mon visage

Me voici

le vent souffle dans les rues

Je sors des livres, des tavernes et des dictionnaires

comme les soldats sortent des tranchées

 

Ô siècle, insecte vil

toi qui m'as fait miroiter un ventilateur en guise de tempête

des allumettes en guise de volcans

je ne te pardonnerai jamais

Je retournerai à mon village, à pied s'il le faut

et je propagerai dès mon arrivée des rumeurs sur ton compte

Je me jetterai sur les herbes et sur les bords des rigoles

comme un chevalier après une bataille épuisante

ou un chien dressé ayant traversé des cercles de feu

Je franchirai ces portes et fenêtres

ces manches et ces cols

aigle planant

au-dessus de la pudeur des vierges et de la souffrance des ouvriers

déployant mes ailes d'hirondelle au crépuscule

en quête d'une terre inexplorée

une terre qui se dresse, débridée dans l'espace

comme un cheval sauvage se cabre sous la selle

chaque fois qu'elle est effleurée par une chaumière ou un palais

un émir ou un mendiant

Une terre qui n'a existé et n'existera que dans mes cahiers

C'est bien, ô siècle

tu m'as vaincu

Mais je ne trouve dans tout cet Orient

nul promontoire

où planter le drapeau de ma soumission

 

 

L'HIVER PERDU

 

Notre maison se tenait sur la page du fleuve

et son toit chancelant

laissait filtrer l'aube et les lis rouges

Je l'ai quittée, ô Laïla

et j'ai laissé ma courte enfance

se faner sur les routes désertes

Demain la pluie se déversera dans mon cœur

comme un nuage de roses et de poussière

On ne trouvera ni haillons ni tresses d'or sur les promenades

Je fondrai en larmes sur mon oreiller

guettant l'allégresse aimée

alors qu'elle quitte à jamais mes poèmes

et que le brouillard pourrissant au bord de la mer

s'étale dans mes yeux comme un écoulement d'ongles gris

pendant que les ventres putrides

rugissent devant les cafés

et que les longs bras brassent le vide

J'aime beaucoup, ô aimée, tirer ton sein avec violence

perdre ma mélancolie devant ta bouche de miel

Je suis un prédateur, ô Laïla

Depuis le début de la Création, je suis sans travail

je fume beaucoup

et d'entre les femmes je désire mes plus proches parentes

On nous a si souvent chassés de tant de quartiers

moi, mes poèmes et mes chemises bariolées

demain se languiront de moi la camomille

la pluie accumulée ente les rochers

le chêne de notre maison

Je manquerai aux vieilles carafes

qui geindront au petit matin

quand les troupeaux partiront aux prés et collines

Mes yeux bleus leur manqueront

Car je suis un homme élancé

et dans mes pas remplis de misère et de rêverie

je transporte des générations déchues, idiotes

bouffies de sommeil, de déception et d'agitation

Donnez-moi mon compte de vin et d'anarchie

la liberté d'espionner par les fentes des portes

et une jolie brune

qui m'apportera au matin roses et café

afin que je puisse courir comme une petite violette entre les lignes

et libérer l'appel des esclaves

des gosiers d'acier

 

 

RÊVE                                                                                                              

Depuis que les portes closes et le froid ont été créés

je tends la main en aveugle

cherchant un mur

ou une femme qui puisse me recueillir

Mais que peut faire la gazelle aveugle

d'une source vive

et le rossignol prisonnier

de l'horizon caressant ses barreaux ?

 

À l'ère de l'atome et des cerveaux électroniques

À l'ère du parfum, de la chanson et des lumières tamisées

je lui parlais des sandales des bédouins

du voyage au désert

à dos de chamelle

et ses seins m'écoutaient

comme les petits enfants écoutent

un récit captivant autour du brasero

 

Nous rêvions de désert

comme un prêtre rêve de faire l'amour

et l'orphelin d'une flûte

Je lui disais en portant

mes regards vers le lointain horizon :

là-bas nous reposerons sur les sables bleus

et nous dormirons en silence jusqu'au matin

non parce que les papillons fatigués

dormirons sur nos lèvres

 

Demain mon aimée, demain

nous nous réveillerons tôt

avec les navigateurs et les voiliers

Nous monterons avec le vent comme des oiseaux

comme le sang au moment de la colère

et nous nous abattrons sur le désert

bouche s'abattant sur la bouche

 

Nous avons dormi enlacés toute la nuit

les mains sur nos valises

Et au matin, nous avons renoncé au voyage

car le désert était dans notre cœur

Mohamed Al-Maghout, La joie n'est pas mon métierالفرح  ليس مهنتي     (édition bilingue, La Différence, 2013).