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N° 18

Focus

Abbas Saladi

Abbas Saladi

(L’étendard

Aquarelle sur papier

41.00/31.00 cm

Collection CMOOA)

Question impertinente à l’adresse du microcosme médiatico-culturel : qui se rappelle encore de cet artiste peintre disparu en 1992 à l’âge de 42 ans, parti subrepticement sur la pointe des pieds comme pour s’excuser d’avoir dérangé ?
 

Réponse tout aussi impertinente : personne, mise à part la tribu locale des marchands de tableaux et autres chercheurs (d’on ne sait trop quoi…).
Toujours est-il qu’en fait de dérangement il y avait de quoi.

Une scène artistique marocaine, en ces années 70, superbement installée dans ses convictions sur l’art bien-pensant, ses tendances, ses ordinations, ses doxa…

Et puis voilà qu’un illustre inconnu répondant au nom d’Abbas Saladi, ex-étudiant en philo et autodidacte de surcroît, allait bousculer tout ce beau monde.

D’abord, chose impensable, en exposant ses premiers tableaux directement à la place tumultueuse de Jamâa Lafna à Marrakech, sa ville natale.
Premier accroc difficilement pardonnable aux yeux de ce tout-Rabat artistique de l’époque, montrer ses tableaux à ciel ouvert et qui plus est, dans le brouhaha incessant de cette place grouillante, parmi les conteurs, les guérisseurs, les charmeurs de serpents, les troupes folkloriques, les touristes, les badauds, les pickpockets… C’était l’outrage extrême à l’art (sic).


Qu’importe pour l’artiste ?

 

Celui-ci, de santé fragile et très tôt confronté aux dures réalités de la vie quotidienne, n’était mû que par une seule obsession : céder ses tableaux pour une poignée de billets et subvenir aux besoins de la famille dont il était l’unique soutien.

Deuxième accroc, de taille celui-là, son art proprement dit, une forme d’expression plastique toute fraîche, toute neuve et en tout cas difficilement classable, puisque se situant aux frontières du naïf et du surréel.

Cette expression allait crescendo affiner ses outils et sa perception du monde pour finalement s’affirmer comme telle, c’est à dire comme valeur artistique indéniable, dûment cotée au Maroc et à l’étranger. Quoique paradoxalement, Saladi n’aura jamais accès, à titre individuel, aux fameuses cimaises de la galerie nationale Bab Rouah de Rabat, la fameuse galerie, au plus fort de son aura… Là où le mérite, tout le mérite revient à la galerie L’Atelier de Rabat (aujourd’hui disparue), dans la  révélation de l’artiste.

 

Qu’importe encore et encore ?...

 

Ici, la toile, dessin ou aquarelle, est synonyme de ludisme fleurant bon l’hérésie et l’insolence. D’où sa composition enchevêtrée n’a de sens que là où le sens hésite entre deux allégories et se passe d’explications : des êtres à museau, à mille postures extatiques fraîchement débarqués d’une fable immémoriale ; la femme amulette pour conjurer le mauvais sort… ; l’oiseau omniprésent pour inviter à la transcendance (comme dans les miniatures persanes) ; et puis le carrelage à damier tirant exagérément sur la corde déjà raide du contraste thématique surréel ; et puis la gestualité ondoyante à qui mieux mieux  ; et enfin le fond sonore, des tonalités originelles pétrissant bruits et fureurs insondables.

Bref, la trame d’une veine nommée fulgurance, nommée singularité.

Formulée dans les justes règles de la composition plastique, s’accorde-t-on à admettre, et puisant dans l’imaginaire de la mémoire collective, la peinture d’Abbas Saladi est une succession d’instants poétiques déformant le réel pour mieux le restituer, neuf, grotesque, énigmatique.

Aziz Zaâmoune