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N° 18

Mémoire

 

Mohammed Khaïr-Eddine

 

Le poète marocain Mohamed El-Khaïr

  Mohammed Khaïr-Eddine

       (1941-1995)

 

 

 

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, force est de convenir à cette évidence : l’auteur d’Agadir n’aura laissé personne indifférent.

Et ça continu toujours, depuis que le poète nous a quitté il y a 20 ans déjà, jour pour jour…

Retour sur une œuvre et un itinéraire des plus singuliers.

 

 

"Tu es ta montagne ", telle est la devise chez le poète, devise à versant unique, qui plus est.

C’est que inscrite au frontispice de son œuvre imposante, Khaïr-Eddine l’aura systématiquement appliquée, vécue et assumée comme telle jusqu’au dernier souffle de sa vie. D’autant que son statut d’éternel révolté "errant, touchant, crachant, seul, cerné de mouches noires et vertes " (Une odeur de mantèque), le vouait singulièrement à cette noble tâche de subversion qui fut toujours la sienne.

Élevé dans la répulsion d’un père indigne et des ravages consécutifs au séisme d’Agadir en 1960, sa destinée en fut toute tracée.

Et c’est du rêveur debout dans le maquis des mots, pour libérer une parole digne et cinglante envers et contre tout, dont il s’agit ici. Parole toute neuve dans sa densité, sa virulence et sa singularité parfois excessive, avec en prime chez lui, ce « Je » muant en « Tu » ou en « Il », le tout pour muer en « Jeu » valant son pesant de chandelles. Et tant mieux si ça peut faire chier… "tant pis je falsifie l'enseigne publique / de l'aube je m'en frotte l'œil avant d'encrer dans la / coutume inextricablement claire du temps" (Soleil arachnide).

Pour lui, tout a commencé avec la publication  en 1964 d’un manifeste « Poésie toute », cosigné par un autre jeune poète, Mostafa Nissaboury.
Les deux compères lancèrent un appel urgent, lequel prône la nécessité absolue d’une  refonte totale des schémas d’écriture existants : « Jusque-là, la poésie a été pour certains un passe-temps plus ou moins agréable et pour la plupart, le moyen de s’intégrer à quelques milieux mondains qui n’entendent rien aux nécessités immédiates de l’homme. Ce sont des snobs et ils cherchent avant tout un confort. Notre ambition est de leur faire comprendre que ce qu’ils croient être l’âge d’or n’est en vérité qu’une illusion qui risque de les conduire à leur propre désagrégation ; mais ils sont déjà morts et la lutte ne leur appartient plus ».

L’œuvre iconoclaste et particulièrement violente de l’écrivain marocain Driss Chraïbi (Le Passé simple, Les Boucs…), y est certainement pour quelque chose, à côté d’autres influences, surréalistes, Nouveau roman, Tel Quel. 

L’appel sera entendu par d’autres, Abdellatif Laâbi, Abdelaziz Mansouri, Tahar Benjelloun… qui rallieront le groupe, lequel sortira en 1966 le premier numéro de sa revue Souffles.
Entre temps, Mohammed Khaïr-Eddine s’exilera en France, encore trop marqué par cet autre tremblement après celui d’Agadir : les émeutes de Casablanca en 1965 et la répression aveugle qui s’en est suivie.

" pays pays je plie bagages 
ceux qui ajoutent du noir 
à leur cellule 
me voient partir 
pays pays où seule la terre 
se souvient
et hurle 
quelle terreur couve 
sous ta colère 
".

(Ce Maroc !)

De là, exerçant en tant qu’ouvrier pour gagner sa vie, c’est-à-dire en tant que  "simple mineur  / Dans le rectum du sol noir ", il collaborera régulièrement à la nouvelle revue du groupe.
L’année suivante verra la sortie d’Agadir aux éditions du Seuil, l’œuvre qui allait prendre à son compte les nouveaux choix d’écriture prônés par le groupe Souffles. Une œuvre bannissant les frontières entre prose et poésie, et qui s’inscrit en droite ligne dans une « guérilla linguistique » ébranlant tout sur son passage, le moi, la société, les valeurs, le système, l'écriture, la ponctuation… : " C'est le matin enrobant les derniers toits de ma ville natale tout à fait devant soi l'horizon moite percé de rayons aigus mon compagnon de voyage est content de pouvoir enfin retourner chez lui je dirais même qu'il exulte secrètement il me décrit son ancienne villa perchée comme un nid de cigogne sur la pointe de la kasbah que dit-il envahit le vent rapide des hauteurs un vent calme et pur qui n'a rien à voir avec le vent poussiéreux d'en bas de la route sale et des docks sa villa est tombée en même temps que la ville il perdit sa femme et ses deux fillettes mais il ne regrette pas ce mauvais coup du sort ayant voulu jadis répudier son épouse et confier ses enfants à quelque organisme de bienfaisance au contraire il est tout heureux puisque je ne suis pas mort que m'importe la vie des autres non ça ne vaut pas cher ça ne vaut pas mon pet l'autocar traîne sa carcasse poussive eh bien on arrivera on reverra au moins un éboulis de chez moi sois tranquille un ami qui a survécu comme moi à cette nuit terrible m'a envoyé à la caserne une photo le représentant contre la porte éclatée de ma demeure... " 

Bref, une guérilla menée dans la liesse des banderilles aiguisées sudiques, le jour d’après :

"Sudique
que je crée par la pluie et les éboulis 
que je transforme en lait nuptial pour des 
noces de torrents

Sudique
percée d'oubli soudain par des troupes ferventes 
de poèmes
qui font éclater chaque pierre sous mes pieds 
quand mon corps bée
entre des mains bleues 
entre les flûtes

Sudique sur un pic miraculeux 
couleuvre jeune récitant des piétinements sans histoire (…)
et ces tristes airs d'abandon et de haine 
ces crieurs ces goumiers qui traînent 
leur vie mortelle

ces Phéniciens ces nus voraces 
Sudique de rutilance et de scorpions 
sur tes seins enroulés fermes
et ce maudit esclave qui crache dans ton ombre
"

(Ce Maroc !).
Et puis l’ultime texte en 1991, le Mémorial, pour consigner les faits et gestes d’une parole d’être  "ignée pareille ".

 

Aziz  Zaâmoune

Voir aussi :

Edition / Littérature