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N° 18

Repères

Abdo Wazen

L’arbre guette son oiseau

Comme un fruit qu’il n’a pas porté !

 

Né en 1957 à Beyrouth, Abdo Wazen compte parmi les voix essentielles de cette nouvelle parole poétique arabe, telle que portée haut et fort par les précurseurs (El Khal, Abi Chakra, Al Maghout, Adonis, Donkol…), laquelle parole prend résolument parti pour une refonte totale des outils d’écriture et d’invention.

La forêt close (1982), Les portes du sommeil (1996), Le feu du retour (2003), Une vie en panne (2007)… autant de recueils qui donnent indéniablement sens et signification au parcours singulier de ce poète traduit dans plus d’une langue.

Son art, l’auteur en explicite les tenants : "J’écris non pour faire face, ni me libérer, ni provoquer, ni fuir, ni changer le monde… J’écris pour être moi-même, pour éclairer une part infime de mon être qu’aucune lumière ne peut entièrement dévoiler. "

À charge donc pour le lecteur d’en apprécier les aboutissants.

« Dans les poèmes d’Abdo Wazen, écrit le poète français Jean-Michel Maulpoix, le bonheur et la douleur de vivre se côtoient de très près et se lient intimement, sans que jamais la seconde ne parvienne à offusquer le premier. [...] Il prend avec ferveur l’exacte mesure du séjour humain et tient entre ses mains la rose de la lumière, en ouvrant pour nous le livre du jour ».

Poète, traducteur (de Baudelaire, Char, Prévert) et  journaliste, Abdo Wazen c’est aussi l’un des éclaireurs émérites du texte poétique arabe, qu’il n’a de cesse d’interroger en long et en large, sinon de biais…  

Ses célèbres Entretiens avec le poète palestinien Mahmoud Darwich, parus en 2005 et traduits par la suite à une large échelle, participent-ils d’ailleurs de cette vocation.

 

Aziz Zaâmoune

 

 

______________________

 

 

Silence

D’un silence fané, la pierre prête l’oreille à la lumière que le ciel inaugure et à l’or que la plaine exhale.

La pierre n’a pas de mémoire mais du silence.

La pierre, fleur de l’oubli qu’aucun soleil n’a brûlé.

 

La forêt du sommeil

Les deux mains que j’ai abandonnées

M’accompagnent comme une lune

 

Au jour, elles se dessinent comme deux arbres sur le chemin

Et le soir lorsque s’écoulent les eaux des rêves

Elles me devancent vers la forêt du sommeil

 

Les deux mains que j’ai abandonnées

S’ouvrent comme deux papillons dans mes yeux.

 

 

 

Fruit

 

L’oiseau guette l’arbre de son rêve.

 

L’arbre guette son oiseau

Comme un fruit qu’il n’a pas porté !

 

 

Les jours absents

 

La nuit n’est pas faite pour dormir comme la pierre ou les plaines, mais pour ouvrir les yeux, non pour voir mais pour ne se souvenir que de nos jours absents, pour polir, tel un miroir, notre silence et éclairer le ravin de nos illusions.

 

La nuit n’est faite que pour être accomplie comme une fleur et descendre comme les pains du ciel.

 

Aussi longtemps que les veilleurs trempent leur pain dans son calice oublié sur leur table, la nuit demeure.

 

 

Hivers

 

L’arbre que le froid a visité, ses branches l’ont lâché

avec les fleurs qui longtemps ont fait ses rêves.

 

L’arbre que la lune a brisé dans son hiver,

Est resté seul

La plaine ne rend pas sa solitude affable,

Ses souvenirs se sont pétrifiés.

 

Si l’arbre pouvait se suicider

Il le ferait sans regret.

 

Mais.

 

 

 

Obscurité

 

La nuit, c’est le début du monde !

Avez-vous vu comment l’obscurité m’a rendu visite,

Comment mûrit une étoile à pleine paume ?

 

La nuit, c’est le bout du monde !

Avez-vous vu comment je me dresse tel un arbre vigilant,

Comment je traverse les portes du sommeil ?

 

 

 

Désert

 

Sa fleur seule peut gommer la nuit

 

La nuit, c’est le désert de l’œil

Le sceau de la féminité

 

L’œil aura sa dernière nuit

 

Comme la nuit a son premier rayon.

 

(Traduits de l’arabe par Abdul Kader El Janabi et Mona Huerta)

 

 

Il ne reste plus rien

Au lieu de regarder devant toi

Baisse les yeux

Il ne reste plus rien.

Derrière toi toujours

La clameur des maisons et des cheminées

Le choc des regards et des souvenirs.

Au lieu de tourner la tête

Laisse le soleil brûler tes yeux

Et que l’or de ses rayons t’inonde.

 

 

Seuil

 

Tu n’es jamais entré dans une ville sans la quitter en étranger.

 

Les illusions du jour ne t’ont pas lavé les yeux

Les ombres qui t’ont accompagné sont restées en hauteur

telle une muraille

Les chemins que tu n’as pas traversés t’ont devancé vers

ton mirage.

 

Tu observes l’étoile que tu as abandonnée

Comme si tu n’avais jamais atteint un seuil ou un jardin.

 

Tu n’as pas secoué de tes pieds les épines du monde.

Tes mains reflètent encore la lumière de ton passé.

 

 

Seuil

 

Qui devance le matin vers la mélancolie du champ ne se

soucie pas

Du soleil et de ses rayons d’or qui se répandent vite sous la

peau.

 

Qui devance le soleil vers les chemins cernés par la solitude

et les ronces

Ne rêve pas d’un proche retour au seuil familier.

 

Qui se livre à la lumière jaillissant devant ses yeux ne regarde

pas

Derrière lui ni vers les ombres à sa droite.

 

Il avance vers la lumière et oublie que c’est la lumière de

ses yeux.

 

 

(La lampe de la discorde, Abdo Wazen, Poèmes traduits de l’arabe par Antoine Jockey, préface de Jean-Michel Maulpoix, Éditions de la Différence, 2011).