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N° 18

Repères

 

Les échelles d’Abdallah Zrika

 

 


Poète marocain de langue arabe, né en 1953 à Casablanca, auteur d’une œuvre unique dont l’épaisseur le consacre indéniablement comme tel.

Sauf, peut-être, pour l’establishment littéraire lequel, n’a jamais été conséquent avec lui-même, sa reconnaissance de l’œuvre et de son auteur n’ayant jamais débordé le seuil d’une simple reconnaissance de principe (ce qui nous renvoie à ce débat de fond, la notion de mérite en l’occurrence, au regard du positionnement des uns et des autres sur l’échiquier…).

Toujours est-il que cette parole poétique majeure, si bien servie par la traduction, a su dès le départ prendre son envol pour planer ici comme ailleurs :
" Abdallah Zrika est un poète surprenant, unique, qui sait allier l'amour des mots à la révolte. Emprisonné dès ses premiers écrits pour "délit de poésie", et ce après une enfance en bidonville, il est avant tout l'auteur d'une prose et d'une poésie hors de toute "application" littéraire, uniquement soumise au pouvoir des mots (…) Après la publication de Rires de l'arbre à palabres(L'Harmattan), des merveilleuses Bougies noires (La Différence) et Petites Proses (L'Escampette), Échelles de la métaphysique, traduit en collaboration avec le poète Bernard Noël et l'active association littéraire Cidèle basée à Angoulême, nous permet de continuer à découvrir cette poésie (…) Une folie parcourt ces pages, et palpite en chacune d'elles comme le cœur même de la vie. Sous un soleil de plomb, le poète court les villes, naît, meurt et renaît, dans la simplicité de l'homme qui vit ses métamorphoses sans chercher à les soumettre à sa volonté…".
Marc Blanchet – Le Matricule des Anges

 

 

 

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Extraits

 

Rires de l’arbre à palabre

Fleurs de pierre autour de la tête

I

Si absent. Il est illimité. Si de retour. C’est pour enjamber
tout fleuve. Il ne peut rien contre ce qui meurt en lui.
Tout arbre dans son sang et toute chose. Le cou est illimité
dans son cheval. Illimitées les forêts de la blessure. Les
enfants. Les terrasses. La force des choses. Et la douleur
dans sa tête. Qu’il écrive ce que bon lui semble. Ses choses
appartiennent aux choses de la terre. Toutes les forêts de
la peur se sont embrasées dans sa douleur. S’il a tressé
des paniers avec ses mots, c’est pour bien reconnaitre son
sang dans les fruits. Il est illimité. S’il meurt. C’est pour
rapprocher la mort de sa joie. Rire dans la mort. Sauvegarder
toute la fierté en lui. Et la terre. S’il vit. C’est pour ouvrir
toutes grandes ses fenêtres. Envier l’oiseau. Se libérer. Pour
le Maroc. Pour la faim. Les chemins. Les noms qui s’entrechoquent
comme cuivre dans sa tête. La poésie amère avec le café. Les
racines des arbres. Il cherche sa pioche dans son mollet. Il
creuse ou écrit. Un siècle de soleil ne lui suffit pas. Ses couleurs
tiennent de sa chaleur. Il est illimité. La terre n’a pas de
limites. Son nom. Sa mère qui lui rend visite avec des gâteaux.
Les enfants avec leur cou. Ces barbelés et ce signe comme
un flambeau au sommet de son crâne. Pour le rouge. Et la mer
rouge. Que peuvent-ils faire alors ! Qu’y a-t-il de plus là-bas.
Qu’y a-t-il après sa violence. Il est illimité. Cet exil n’a pas de 
limites. Et la nuit. La lumière triste et la mer. Le chemin n’a
pas de limites. Sauf la joie qui lui pend au cou comme un
enfant. Il ne peut jamais mourir. Il ne peut pas. Qu’y a-t-il
après tout ce fer entaché de sang. Quoi. Riez-vous aujourd’hui.
La vengeance n’a pas de limites. Pas de limites, ô mon petit
Frère. Pas de limites

 

 

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Bougies noires

 

Je me suis éloigné de moi-même
pour me voir
jouir de moi-même.

Mes paroles se sont éloignées de ma bouche
pour se multiplier
comme bon leur semble. 

 *  *  *

Ohé ohé c’est quoi ces joyaux
qui jettent des éclairs de larmes 
dans cette boutique

Ce chien fidèle qui monte la garde
autour du vide

Comment ai-je posé ma main
sur un mur de dents

Comment toutes ces échoppes
ont-elles disparu de nuit
dans les poches

Et comment mes ongles sont-ils tombés
en automne.

*  *  *

Je suis toujours touché par la tendresse des ombres, le silence des coins, la grandeur des petites choses, l’itinéraire paisible d’une fourmi, et le scintillement des mots, voltigeant comme des petits papillons ici et là. Tel un voyeur, je regarde mes mots bouger comme des petits insectes, jusqu’à ce qu’ils s’effacent dans la blancheur d’une page. J’aime être dans la pénombre, car cette dernière m’a accompagné durant presque toute ma vie. Une petite bougie me suffit pour tenir compagnie à cette amie qui m’enchante tant. Le soleil ne m’a jamais secouru. Il est d’une autre planète. Tout pour moi sort de cette pénombre, et s’élève vers la petite musique de mes premiers pas sur cette terre.

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Échelles de la métaphysique

Monte là-haut
quand tu ne verras plus que toi en bas
saute

arrête-toi de ce côté
regarde le cortège funèbre
il mène ton cercueil de l'autre côté

au cimetière
contemple
les grains de terre
qui vont couvrir ton corps

une fois sorti du cimetière
ne dis à personne
que tu es mort.

 *  *  *


et quelle langue me tuera une autre fois
quand j'ouvrirai la bouche
et ne saurai plus la fermer.

*  *  *

Certains voyageurs mesurent la terre
avec un coupon de texte
certains philosophes vont chez le menuisier
pour vriller une question
certains poètes vont chez le tailleur
pour que soit rapiécé leur déchirement
moi je cours m'effacer dans un amas
de vide ou un tas d'ombre.

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Insecte de l’infini

Ces sables sont seulement pour la lecture.
Mais l’écriture ouvre ta peau pour que
le poison de l’encre rentre dans ton cœur.
Je ne veux pas rester sans tête comme la
pierre. J’en ai assez de l’écriture qui ne
meurt pas avant que le corps du poète
ne soit pourri par l’odeur de l’isolement.

 

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Rouge des pantalons du soleil

I

Ah comment voir
alors que mon œil est circoncis
Est-ce cela la terre
ou un caillou pour les ablutions
C’est quoi cette route qui s’étend du harem au paradis
Et cette femme qui n’a trouvé que le dos de son serviteur pour se hisser et regarder 
un cercueil passer sous sa fenêtre
Ces fontaines se déversant de la rouille d’une gorge
Ces astrologues empêchés par les mouches d’observer le ciel
Ces labyrinthes qui conduisent à la morsure d’un chien
Mais je ne savais pas qu’entre l’Orient et l’Occident 
il y a un voile
et un chapelet de péchés

II


Comment ta main ne deviendrait-elle pas une pute 
si tu peins chaque jour
Comment serait-elle si la toile devenait un champ 
et ton œil un corbeau
Qu’auraient fait Monet Renoir et Pissarro
s’ils n’étaient pas sortis à l’air libre
Et puis comment serait la couleur de la folie sinon jaune
Que vaut un trait s’il n’est pas comme le fil du rasoir
As-tu vu ce visage comme un pain rond
ces femmes comme des patates
et ce soleil qui ne sert à aucun matin
Qu’aurait fait Matisse s’il n’avait pas soufflé 
dans un pantalon rouge
à quoi aurait servi cette chaise cassée si elle n’avait pas attendu 
que Van Gogh sorte du désert d’un hôpital

III


Ingres
Pourquoi le corps commence-t-il par le dos
Degas
Qui danse
La taille ou le vide
Michel-Ange
Quelle Renaissance y a-t-il si ce n’est la renaissance du corps
Aurait-on pu découvrir l’Amérique avant de découvrir les replis
du corps
J’ai oublié comment je suis entré dans ce très vieux bar 
où Manet revêtait un pantalon olive froissé
Bonnard aidait une femme à enlever sa chemise
Matisse peignait un mollet avec le bleu de ses yeux
Et où je n’ai vu personne d’autre
À la porte j’ai vu Modigliani essayant de monter la bicyclette 
d’une femme qui s’était pe
nchée par mégarde.